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Eloge de la fatigue

Le 29 septembre 2015

Vous me dites, Monsieur, que j’ai mauvaise mine,

Qu’avec cette vie que je mène, je me ruine,

Que l’on ne gagne rien à se trop se prodiguer,

Vous me dites enfin que je suis fatigué.

Oui je suis fatigué, Monsieur, mais je m’en flatte.
J’ai tout de fatigué, la voix, le cœur, la rate,

Je m’endors épuisé, je me réveille las,

Mais grâce à Dieu, Monsieur, je ne m’en soucie pas.

Ou quand je m’en soucie, je me ridiculise.

La fatigue souvent n’est qu’une vantardise.

On n’est jamais autant fatigué qu’on le croit !

Et quand cela serait, n’en a-t-on pas le droit ?

Je ne vous pas des tristes lassitudes,

Qu’on a lorsque le corps harassé d’habitude,

N’a plus pour se mouvoir que de pâles raisons…

Lorsqu’on a fait de soi son unique horizon…

Lorsque l’on n’a rien à perdre, à vaincre, ou à défendre…

Cette fatigue-là est mauvaise à entendre ;

Elle fait le front lourd, l’œil morne, le dos rond.

Et vous donne l’aspect d’un vivant moribond.
Mais se sentir plier sous le poids formidable

Des vies dont un beau jour on s’est fait responsable,

Savoir qu’on a des joies ou des peines dans ses mains,

Savoir qu’on est l’outil, qu’on est le lendemain,

Savoir qu’on est le chef, savoir qu’on est la source,

Aider une existence à continuer sa course,

Et pour cela se battre à s’en user le cœur…

Cette fatigue-là, Monsieur, c’est du bonheur.

Et sûr qu’à chaque pas, à chaque assaut qu’on livre,

On va aider un être à vivre ou à survivre ;

Et sûr qu’on est la route et le port et le quai,

Où prendrait-on le droit d’être trop fatigué ?

Ceux qui font de leur vie une belle aventure,

Marquent chaque victoire, en creux, sur la figure,

Et quand le malheur vient y mettre un creux de plus

Parmi tant d’autres creux il passe inaperçu.

La fatigue, Monsieur, c’est un prix toujours juste,

C’est le prix d’une journée d’efforts et de luttes.

C’est le prix d’un labeur, d’un mur ou d’un exploit,

Non pas le prix qu’on paie, mais celui qu’on reçoit.

C’est le prix d’un travail, d’une journée remplie,

C’est la preuve aussi qu’on marche avec la vie.

Quand je rentre la nuit et que ma maison dort,

J’écoute mes sommeils, et là, je me sens fort ;

Je me sens tout gonflé de mon humble souffrance,

Et ma fatigue alors est une récompense.
Et vous me conseillez d’aller me reposer !

Mais si j’Mais si j’acceptais là, ce que vous me proposez,

Si je m’abandonnais à votre douce intrigue…

Mais je mourrais, Monsieur, tristement, de fatigue.

 

Robert Lamoureux

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